Pendant des décennies, le sport s’est appuyé sur des entreprises technologiques mondiales pour tout alimenter, des systèmes de diffusion aux outils d’analyse de la performance. Ces partenariats ont permis au secteur de se moderniser rapidement. Mais ils ont aussi créé une dépendance structurelle discrète.
À mesure que l’intelligence artificielle devient centrale dans la manière dont le sport est analysé, géré et commercialisé, les ligues commencent à se confronter à une nouvelle question stratégique : à qui appartient réellement l’intelligence générée par le jeu ?
Aujourd’hui, une grande partie de l’infrastructure d’IA dans le sport professionnel est concentrée entre les mains d’un petit nombre de grandes plateformes technologiques. Pour de nombreuses ligues, en particulier les compétitions européennes de plus petite taille, cela fait émerger une réalité inconfortable. Si les données qui définissent leur sport sont traitées et contrôlées ailleurs, l’autonomie de long terme de ces organisations pourrait s’en trouver limitée.
L’élan européen en faveur de la souveraineté numérique dans le sport
Partout en Europe, ce débat gagne désormais en intensité. La Déclaration de Berlin sur l’indépendance numérique, signée par les États membres de l’UE, appelle au renforcement d’infrastructures technologiques européennes capables d’équilibrer l’influence des fournisseurs technologiques mondiaux. L’objectif n’est pas l’isolement, mais la résilience. L’Europe veut disposer de la capacité de construire et d’exploiter ses propres systèmes numériques lorsque cela est nécessaire.
Pour le sport, cette évolution pourrait se révéler transformatrice.
Un rapport récent de l’initiative européenne Eurostack propose la création de 19 usines d’IA à travers l’Union européenne d’ici 2026. Ces installations offriraient aux organisations régionales un accès à une puissance de calcul locale et à des capacités de recherche de proximité, leur permettant de traiter des données sensibles en Europe plutôt que de dépendre entièrement de prestataires extérieurs.
Pour les ligues sportives construites autour de l’analyse de la performance, de la distribution des médias et des données d’engagement des supporters, ce type d’infrastructure présente une valeur stratégique évidente. Traiter l’information localement permet aux organisations de conserver le contrôle des enseignements tirés de leurs compétitions tout en accélérant l’innovation au sein de leurs propres écosystèmes.
Les modèles open source joueront probablement un rôle important dans cette transition. Au lieu de dépendre uniquement de plateformes propriétaires, les ligues peuvent de plus en plus développer leurs propres outils d’analyse à partir de cadres ouverts qui leur permettent de conserver la propriété de l’intelligence produite par leurs données.
Les barrières à l’entrée baissent elles aussi rapidement. Ce qui exigeait autrefois de grandes équipes d’ingénierie peut désormais être accompli par des équipes plus petites et spécialisées travaillant avec des outils open source. Pour de nombreuses organisations sportives, le défi n’est donc plus la faisabilité technologique, mais l’engagement stratégique.
L’investissement dans les talents restera par conséquent essentiel. Construire de véritables capacités en IA exige des ingénieurs, des analystes et des data scientists qui comprennent à la fois les outils techniques et les dynamiques propres au sport.
Une fois ces équipes en place, des modèles spécialisés de plus petite taille peuvent offrir une efficacité remarquable. Des systèmes ciblés conçus pour des tâches comme l’analyse des matchs, le scouting ou le reporting automatisé peuvent souvent surpasser de grands modèles généralistes lorsqu’ils sont appliqués à des contextes sportifs très spécifiques.
Les outils de développement no code accélèrent encore cette évolution. Des collaborateurs de ligue sans formation formelle en ingénierie peuvent désormais créer des applications internes et des plateformes de données qui nécessitaient auparavant des équipes de développement dédiées. Il en résulte un environnement d’innovation bien plus agile.
Données, droits médias et contrôle de la distribution
Certains sports pourraient particulièrement bénéficier de cette transformation. Le volley-ball, par exemple, produit de grands volumes de données de match structurées qui peuvent être analysées pour améliorer la performance, le scouting et l’engagement des supporters. À mesure que les ligues modernisent leur infrastructure numérique, ces jeux de données deviennent des actifs stratégiques puissants.
Partout en Europe, les effets sont déjà visibles. Les analyses avancées qui relevaient autrefois exclusivement des plus grands clubs de football deviennent accessibles à des ligues et organisations de plus petite taille. Même des équipes amateurs peuvent désormais accéder à des enseignements qui n’étaient auparavant disponibles qu’au niveau élite.
L’innovation technologique modifie aussi la manière dont les données sont collectées. Des entreprises comme SkillCorner peuvent générer des données sophistiquées de suivi des joueurs à partir d’images télévisées standard, supprimant la nécessité d’installer du matériel coûteux dans les stades de plus petite taille.
Plusieurs ligues commencent déjà à s’adapter en conséquence. La Belgian Pro League et La Liga ont toutes deux commencé à centraliser leurs stratégies de données et à développer des capacités numériques internes conçues pour être déployées à l’échelle de leurs compétitions.
Ailleurs en Europe, des évolutions comparables apparaissent dans d’autres sports. En Italie, la ligue professionnelle féminine de volley-ball, la Lega Volley Femminile, est récemment entrée dans une nouvelle phase de développement visant à renforcer à la fois sa structure commerciale et son infrastructure numérique. Des initiatives de ce type montrent comment les ligues commencent à reconnaître que le contrôle des données et de la technologie façonnera de plus en plus leur compétitivité à long terme.
En France, la LFP a également lancé sa propre plateforme numérique interne, permettant à la ligue de construire une relation directe avec les supporters plutôt que de dépendre entièrement d’intermédiaires médiatiques externes. La maîtrise de la plateforme améliore à la fois l’engagement de l’audience et la collecte de données.
Ces évolutions ont des implications qui dépassent la seule stratégie commerciale. Une infrastructure locale d’IA peut aussi soutenir les systèmes d’intégrité, notamment grâce à des outils avancés de suivi pour les programmes antidopage et la supervision des compétitions, tout en garantissant la gestion sécurisée des données médicales sensibles.
Au niveau amateur, des technologies comparables peuvent aider les organisations sportives à suivre la participation, à améliorer les résultats en matière de santé et à renforcer l’engagement des communautés. L’indépendance numérique a donc le potentiel de soutenir l’ensemble de l’écosystème sportif.
Sur le terrain, l’intelligence artificielle transforme déjà la préparation tactique. Des systèmes comme TacticAI de Google illustrent la manière dont le machine learning peut aider les entraîneurs à analyser les phases arrêtées et à affiner les décisions stratégiques.
Mais la transformation la plus profonde est structurelle.
Pourquoi les ligues sportives deviennent des actifs stratégiques
L’avenir du sport ne sera pas déterminé uniquement par les grandes entreprises technologiques mondiales. Il sera de plus en plus façonné par des ligues qui investissent dans leur propre intelligence, développent leurs propres capacités numériques et entretiennent des relations directes avec leurs audiences.
Partout en Europe, de plus en plus d’organisations sportives commencent à reconnaître que la souveraineté numérique pourrait devenir aussi importante pour la réussite de long terme que la performance sportive elle-même.
À propos de Nicole Brachetti Peretti
Nicole Brachetti Peretti est une investisseuse internationale spécialisée dans la technologie, le sport et les médias. Elle dirige NJF Holdings, un groupe d’investissement mondial, ainsi que sa plateforme sportive Gameday by NJF Holdings, qui investit dans les ligues sportives, les droits médias et l’engagement des supporters porté par la technologie. Son travail dans ce secteur est centré sur la construction d’infrastructures sportives de long terme et sur l’élargissement de la portée commerciale et internationale des ligues professionnelles.